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08 avril 2016

« Le vélo n’est pas un sport réservé aux garçons »

Pour attirer davantage de pratiquantes, la Fédération française de Cyclisme a décidé d’appliquer une recette ambitieuse et volontaire. Ses ingrédients ? Déconstruire les stéréotypes et accompagner ses clubs vers un encadrement adapté à la pratique féminine. Entretien avec Alex Cornu, Directeur Technique National adjoint.

En 2015, seulement 10% des licenciés de la Fédération sont des femmes. Comment l’expliquez-vous ?

Effectivement, nous ne faisons pas partie des fédérations qui ont le meilleur taux de féminisation. Les taux moyens se situent en général autour de 30% de pratiquantes sur l’ensemble des licenciés. Il y a aussi des fédérations qui sont bien au-dessus de ce chiffre, comme cela peut être le cas pour l’équitation, qui a un taux de féminisation qui s’élève à 80%. Dans leur cas, ils vont plutôt chercher à « masculiniser » la pratique de l’équitation.  Paradoxalement, il y a très peu de représentation féminine dans le haut niveau en ce qui concerne cette discipline. Mais culturellement, cette fédération a su faire en sorte que les filles se retrouvent dans la pratique de l’équitation. Ce n’est pour l’instant pas le cas pour la pratique du vélo.  Y compris dans nos clubs, on s’aperçoit que l’on a un déficit dans les conditions d’accueil des jeunes filles.

 

"Paradoxalement, on voit régulièrement de grandes championnes émerger dans le cyclisme !

 

Même si nous avons dans nos différents collectifs "relève" des jeunes femmes de très grande qualité, elles masquent en réalité la faiblesse de nos effectifs. Ce phénomène n'est pas « le fruit de la masse » si l’on peut dire. Le problème est moindre du côté des hommes, mais il existe également. Je prends souvent l’exemple des chinois au tennis de table : ils sont 63 millions de pratiquants dans cette discipline. Forcément, ils ont une base très conséquente dans laquelle « puiser » leurs champions. Nous avons 120 000 licenciés en comptant les dirigeants, les motards, les organisateurs d’épreuves …  On est donc sur des effectifs faibles : l'émergence de championnes est due en partie à l'efficience de nos filières d’accès chez les jeunes. Aujourd’hui, nous avons Pauline Ferrand-Prévot … La réalité est qu'il nous en faudrait beaucoup d'autres et dans toutes les disciplines du cyclisme.

 

Quels points spécifiques avez-vous ciblés pour pallier à ce déséquilibre ?

 

Le premier point, c’est que nos clubs ont rarement une organisation adaptée à l’accueil des jeunes filles. D’une part, il faut faire en sorte que les filles se retrouve dans leur féminité quand elles pratiquent le vélo en club. D’autre part, il faut que les clubs aient une communication adaptée pour amener et convaincre les filles de pratiquer. Souvent, des jeunes filles me disent : «au début c’était dur, on roulait avec les garçons, il n’y avait pas d’organisation adaptée à nos capacités physiques, à nos envies … ». Cela ne veut pas dire que les filles ne doivent pas rouler avec les garçons : cela veut dire qu’il faut organiser des niveaux de pratique pour que les niveaux soient homogènes !

 

De ce point de vue, le Club Omnisport de Courcouronnes Cyclisme Féminin (lauréat SR 2015 dans la catégorie « mixité ») a-t-il valeur d’exemple pour vous ?

 

Il a valeur d’exemple sur la communication, oui. D’ailleurs, la Fédération est partenaire de ce club. Pourquoi ? Parce qu’ils font la démonstration que le vélo est une discipline accessible aux filles autant qu’aux garçons. En les soutenant, nous voulons casser les stéréotypes qui consistent à faire penser aux gens que le vélo est un sport de garçons. Le vélo n’est pas un sport de garçons. C’est pourtant souvent ce qui est dans la tête des prescripteurs ou des jeunes filles.

 

Comment lutter contre ces stéréotypes ?

 

On peut utiliser le levier pédagogique, en jouant sur la formation des entraineurs.  Faire comprendre aux encadrants, y compris  aux dirigeants de club que le vélo n’est pas un sport de garçons. Que c’est une représentation qui est socialement construite. On en a fait un sport de garçons au même titre que la boxe, le rugby … que tous les sports « d’homme » dans l’inconscient des gens. De plus, la représentation est bien spécifique à chaque individu. Ma conception de ce qui est masculin ou féminin peut être différente de la vôtre. On est sur une représentation de genre, et pas de sexe. Tout ce qui est socialement construit peut être déconstruit, à partir du moment où on en est conscient. Le vélo n’échappe pas à la règle ! Il faut déconstruire les stéréotypes de genre. Courcouronnes a bien réussi cela.

Nous avons également prévu un média-training pour nos représentantes emblématiques, qui sont régulièrement interviewées. Il faut qu’elles fassent un travail sur elles-mêmes : quand elles disent « on pratique un sport de mec », cela dessert la pratique féminine involontairement. Il faut qu’on leur donne un certain nombre de clefs pour éviter ce genre de situation. Il faut déconstruire les stéréotypes chez chacun d’entre nous, y compris les journalistes ou nos propres athlètes. C’est tout l’objet de ce média-training.

 

En tant que Fédération, comment accompagnez-vous les clubs dans cette démarche ?

 

Le plan de féminisation de la Fédération s’inscrit dans un projet plus global de refonte des écoles françaises de cyclisme. Cela passe par la formalisation de contenus pédagogiques, par la possibilité de donner plus de visibilité aux clubs … Donc on a tout un volet qui concerne l’évolution de l’offre de nos clubs : l’accueil des enfants dès l’âge de trois ans, des tests normalisés concernant la progression de chaque pratiquant, des supports pédagogiques. On veut structurer, organiser l’offre des clubs à partir de la formalisation de contenus, un peu à la manière de ce qu’on pu faire les écoles françaises de voile, d’équitation, ou l’ESF bien avant nous.

Concernant la féminisation, on va transmettre un kit pédagogique aux clubs. On est un train de le finaliser, et on va passer sur une phase test avec 11 clubs en France. On a signé une convention de partenariat avec ces clubs pour à la fois tester notre démarche pédagogique et voir ce qui marche bien jusqu’en juin 2017, date de fin du test.

 

Pour conclure, quels sont les temps forts de ce plan en 2016 ?

 

Il y a eu la « Soirée entre filles » à l’occasion de la journée internationale des droits de la femme (8 mars 2016) au Vélodrome National, lors de laquelle on a lancé notre marque « Elles à vélo », qui accompagnera toutes nos actions en terme de féminisation. Nous avons été agréablement surpris du succès de cette soirée par ailleurs : près de 600 entrées, 12 médias présents, Pauline Ferrand-Prévot en marraine de la soirée … Un soir de semaine et en pleine grève des transports en commun, je n’en attendais pas tant ! Nous  allons essayer de dupliquer ce concept  sur tous les vélodromes de France en 2017.

Enfin, la prochaine opération d’ampleur sera le partenariat « Donnons des Elles au vélo » avec le club cycliste de Courcouronnes. Trois départs d’étape lors du Tour de France, notamment sur les étapes dans la Manche. Un conseiller technique régional de Normandie a été missionné spécialement pour effectuer un gros travail événementiel autour de ces trois départs. Il va y avoir des animations importantes, en lien avec les collectivités.

Plus globalement, nous essayons également de lier les opérations de féminisation avec des actions de citoyenneté. Le plan de féminisation que nous menons est partie intégrante de notre lutte contre toutes les discriminations dans l’accès au sport, sans distinction sociale, d’origine et de sexe.

Le site de la Fédération Française de Cyclisme

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